Je ne bougeais plus. Aucun de mes membres ne répondait ... Je ne pouvais plus bouger... Je ne savais pas si j'avais chaud ou froid. Ma peau dormait déjà paisiblement dans l'éternel sommeil de fin de vie. L'homme au visage incertain s'approcha de moi, comme d'habitude, je commençais à connaître tout cela par cœur. Je supposais qu'il me regardait droit dans les yeux, et que son regard était sombre et perçant, dur et calme.
"Maintenant Eleden, tu peux connaitre le début de ton histoire. Ta propre histoire"
Ces paroles, il me les disait à chaque fois. Mais à chaque fois, il me manquait la fin...
I
Je me réveillai en sursaut. Je suis vivante, C'était ma première pensée de la journée aussi loin que remontait ma mémoire. Je suis encore en vie. Glacée, bien que brûlante de fièvre, enveloppée tant bien que mal dans le chiffon crasseux qui servait à éponger les fuites des tonneaux. Je reprenais lentement conscience de la situation. Le jour s'était levé mais le froid et l'humidité de la nuit s'engouffraient encore dans les cales du bateau, me perçant jusqu'à la moelle.
J'étais encore en vie. La fièvre, ma bonne compagne depuis bientôt quatre jours (ou peut-être cinq, j'ai perdu le compte), ne me laisse que peu de répit. J'ouvris les yeux sur les premiers rayons du jour qui peinent à filtrer à travers les fissures du pont supérieur au-dessus de ma tête. L'odeur de mauvais vin et de renfermé donnait plus l'impression que mon corps s'était échoué dans l'arrière-boutique d'une taverne mal famée que sur l'immensité de la mer.
Passagère clandestine, je m'étais dissimulée dans le coin le plus reculés du fond de cette gabare qui faisait route vers les Grandes Terres. Ici, entre les tonneaux qui constituaient manifestement le chargement précieux de ce bateaux, j'avais trouvé le moyen idéal de parcourir la mer sans me faire remarquer, et j'avoue que mes claquements de dents avaient bien besoin d'être couvert par le bruit des tonneaux qui s'entrechoquaient.
Je me recroquevillai encore un peu plus contre la paroi, espérant me faire plus petite qu'une souris, et cherchant en vain à conserver le peu de chaleur que ma pauvre carcasse dégageait à grand-peine. Le sol humide et moisi semblait aspirer toute tentative de bien-être. J'observai autour de moi ces images que je connaissais désormais par cœur : une pénombre salutaire pour la fugitive que j'étais, des tonneaux qui s'empilaient, solidement amarrés aux flancs de la bâtisse, j'en avais compté plus de deux cents. Je crois que j'étais plus proche de la proue, et il m'arrivait d'entendre les conversations des marins qui gueulaient, comme pour se prouver que le volume sonore fait preuve de vaillance. Ah si seulement ils savaient le prix du silence... Un peu plus vers la poupe, j'avais vu des malles à la ferronnerie travaillée. Des nobles devaient être à bord., ce qui était rare sur un bateau de marchandise, ou peut être qu'il s'agissait d'une livraison, et c'était plus que risqué de laisser voyager une telle cargaison sans une surveillance avisée.
Après ce bref examen, je me détendis un peu, on n'avait manifestement pas repéré ma présence et tout danger immédiat semblait écarté. Je fermai les yeux, abandonnant une fois de plus mon corps douloureux à sa position fœtale. Alors qu'il s'enfonçait encore un peu plus dans le sol lourd et froid, mon esprit s'envola, je le laissai s'échapper au dessus de la mer ; j'étais une mouette, dévorant l'océan de mes ailes, de mes yeux, de mes plumes ; j'étais un aigle et je couvrais de ma vue et du pouvoir de ma race l'immensité bleutée. Le soleil apparaissait à l'horizon, éclairant ce désert d'eau d'un feu salutaire ; j'étais un aigle de force et d'insouciance, je régnais sur le ciel avec la calme certitude de ma liberté, je commandais au vent, et tous les éléments de la Terre pulsaient à mon rythme. Je percevais le monde sans le filtre de la peur, de la bêtise humaine, je Voyais, j'étais Dieu.
Me revinrent en mémoire les événements qui m'avaient amenée à me dissimuler dans les cales d'un bateau marchand faisant route vers les Grandes Terres.